| Enfant Soldat |
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| Écrit par Alain Blancard | |||
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Tu avais six ans quand des hommes forts, bourreaux en uniformes et sentant la transpiration, sont venus te chercher chez toi devant ta mère en larmes qui hurlait à la mort au risque de se faire violer et mutiler... Des hommes féroces qui savaient à peine parler mais qui rugissaient comme des bêtes t’ont arraché de ton univers pour effacer à jamais ton enfance. Des brutes minables et intolérables, qui avaient perdu tout respect d’eux-mêmes pour l’assouvissement d’inexplicables désirs monstrueux, t’avaient saisi par le bras suffisamment brutalement pour que tu comprennes qu’un seul geste de résistance de ta part suffirait pour que tu baignes dans ton propre sang sur-le-champ, sans sommation. Tu n’avais rien à dire car tu sentais au fond de toi que ce n’était ni ton cœur ni ton doux visage d’enfant libre qui comptait. Tu respirais, tu pouvais marcher, tu avais deux bras et tu étais légèrement plus grand qu’une mitraillette. Tu étais une bonne petite machine à tuer. Alors, hop! Mon petit gars – fini le temps des billes dans la boue, fini le temps des ébats dans le petit lac. Que tu le veuilles ou non, le jour de ton baptême d’enfant soldat était arrivé! Le coq ce matin là, et tu te souviens, avait chanté trois fois. Tes parents étaient impuissants, tes voisins, le chef de ton clan, ton pays même étaient impuissants. Les grands personnages que tu voyais parfois à la télévision, à qui tu voulais ressembler, qui parlent de justice et qui depuis le début des temps décident quotidiennement du sort de l’humanité, ceux qui savent où se cache le profit et qui se pavanent tout seul dans des avions éclatants, sont eux aussi impuissants devant la sauvagerie qui s’est acharnée à détruire une âme innocente comme la tienne, alors que le lait te pendait encore au bout du nez, sauf que ces hommes là, banquiers bien lissés de plein gré, vivent en dehors de la réalité tant ils sont aveuglés par l’argent qu’ils enterrent dans des fosses sans fond dans des ranchs au Texas ou au Pérou. On connaît le récit troublant et tragique de tes tendres années puisque tu as miraculeusement réussi à t’échapper de l’enfer et qu’aujourd’hui, à l’âge de vingt-trois ans, tu as appris à lire et à écrire et tu es célèbre. Ta tête comme ta langue, rescapées de ton enfance perdue, te servent à dénoncer un fléau qui raisonne d’un bout du monde à l’autre et qui te fait pleurer toi-même mais qui laisse froid ceux qui défendent la liberté de posséder et de fabriquer des fusils. Dans ton cas, il ne t’a pas été demandé, comme acte de bravoure, de tuer ta mère pour sauver tes frères et sœurs. D’autres petits comme toi ont fait ce geste relevant de la plus extrême barbarie devant tes yeux voilés et ton regard inerte. Tu as dit que les enfants soldats ne savaient pas ce qu’ils faisaient car les chefs mettaient en condition leur régiment de gringalets par des piqûres de cocaïne liquide dans leur dos au petit matin avant de les envoyer au carnage... Dans tes souvenirs, tu parles de jours vagues et brumeux et tu racontes des moments terrifiants, abominables et répugnants où je refuse de te suivre malgré le besoin que tu as de tout dire et cela se comprend! Il faut que tu éponges ta douleur et que tu chasses la torture de ces années maudites de ton être comme on chasse un démon mais pardonne moi de ne pas répéter tes mots cinglants. Ta guérison se décline au cœur même de tes efforts pour tacher que l’infamie des enfants soldats cesse! Ne laisse pas d’autres pirater ta célébrité pour faire un film à succès... Voila qu’on te ballade en jet privé, en limousine, que tu déambules dans les couloirs des immeubles feutrés où les occupants partagent leur temps entre leur avenir pécuniaire et la pérennité de leur position, voilà que tu rencontres les chefs d’état qui clament que dans leur pays libre tout est possible, même la rédemption d’un enfant soldat. Là aussi il y a horreur et, enfant encore pur malgré tes vingt-trois ans, malgré les gestes impensables qui ont accompagné ta croissance, refuse de devenir un soldat d’or comme le veau. Nous, on voudrait que tu sois normal, perdu dans la masse, comme tous les enfants qui grandissent au rythme aimant du cœur de leurs parents et peut-être le deviendras-tu quand la sagesse l’emportera sur le scintillement de ta puissance si vulnérable en ce moment! La réserve des six ans d’amour que tu as reçue n’a pas été gaspillée et peut encore te servir. Tu liras quelque part dans les journaux des pays membres du conseil de sécurité des Nations Unies que les fusils ne tuent pas mais que ce sont les hommes qui tuent! Raidis-toi et réponds que ce sont les hommes qui ont inventé les fusils et pas les fusils qui ont inventé les hommes! Il faut répondre à l’absurde par l’absurde... Enfin, tu es comme ces enfants riches qui n’ont jamais connu la pauvreté. Rien ne fera jamais d’eux des enfants pauvres même s’ils sombraient dans la misère, dans le vice de la drogue ou dans l’alcoolisme, car l’enfance, quand elle est partie, corps et âme, elle ne revient plus jusqu’à ce que l’on y retombe. En revanche, malgré les théories qui disent que toutes les violences viennent d’une enfance mal vécue, toi tu seras l’exception à la règle. Justement, c’est parce que ton enfance t’aura été volée, violée et détruite que tu seras un pilier du monde au secours de tous ceux qui te ressemblent! Allez jeune homme, essuie tes yeux et marche vers la lumière! Le temps passe vite et bientôt tu auras des cheveux gris.
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