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Écrit par Alain Blancard   
Ce qui m’avait attiré soudainement vers les bois ce matin lent, paresseux et parfaitement silencieux, était le petit bruissement à peine audible des ramilles sous mes chaussures de marche qui remplissait, comme une hallucination auditive, le silence intérieur éminemment tranquille que je m’étais fait au sortir de ce que la normalité qualifierait d’une insomnie. Je n’imaginais rien de plus dans l’instant que quelques gouttes de soleil timides à travers les feuillages denses du canapé de ma forêt.
Et maintenant quoi, me dis-je ? Faut y aller! Une promenade en forêt est tellement plus conviviale, idéale aussi, au pluriel mais il était bien trop tôt pour envisager cette aventure main dans la main. Déjà en attachant mes lacets, l’anticipation de conquérir le matin tout neuf et humide par la voie de la forêt faisait dégager aux abords de mes narines de subtils arômes moites de sèves et de terreau souple. Mes yeux suivaient pas à pas l’itinéraire habituel que j’allais emprunter pour rejoindre la forêt et ses sentiers battus jonchant des sols puissamment fertiles aux arbres et à la végétation sauvage, mais aride aux fleurs de jardin.
Pourquoi les fleurs colorées et parfumées ne poussent-elles pas sous les arbres? Il faudrait remonter jusqu’au Bon Dieu en passant par ses représentants sur terre dans la matière, en l’occurrence les jardiniers, pour vraiment comprendre que les aiguilles des conifères, les feuilles mortes et l’ombre permanente des arbres géants aux branches enchevêtrées tuent tout ce qui pourrait résister à l’appétit de vivre et de grandir des centenaires rattachés au sol. Voila qu’avant même de pénétrer l’univers sylvestre en quête de sérénité, nous sommes exposés à la vie et à la mort. Sur le sol sont empilés des arbres morts et déracinés par le vent, le tonnerre... Tant pis! Nous irons aux bois malgré tout comme l’enfant qui naît dans notre jungle sans savoir où il va tomber.
Etrange sensation que de permuter en quelques minutes, histoire d’enfiler quelques épaisseurs chaudes, de la contemplation du plafond d’un regard inerte, au dynamisme du corps ambulant, debout sur ses jambes actives, le corps entier aspiré vers les membres robustes des arbres attachés à leurs troncs élancés. La transition la plus ordinaire qui soit pour un homme qui quitte sa paillasse pour aller dans la forêt étonne maintenant et nous fait autant d’effet que de passer une frontière pour aller d’un pays à l’autre. N’est-il pas vrai que c’est dans la forêt que notre espèce trouvait à manger? Et puis, c’est quoi une frontière? Inutile de demander ni au Bon Dieu ni aux jardiniers. Regardez plutôt la télévision ou naviguez sur Internet et là-dedans, ceux qui savent vous feront défiler les tableaux du fisc, la feuille de route des chars d’assaut, etc. Vous comprendrez mieux!
Un pas puis un autre et pour de vrai maintenant ce bruit qui m’ensorcelait plus tôt, le son de chaque pas, différent, unique, se mêlant l’un à l’autre et qui devenait de plus en plus banal et par conséquent imperceptible alors que le mystère du lieu enveloppait et captivait tous mes sens. L’impulsion de toucher, de se sentir bien chez soi dans sa forêt, de se cacher derrière un arbre pour ne pas être vu pendant quelques minutes. Je succombe à une admiration naturelle pour des arbres de vie, pour des animaux sauvages qui nous guettent mais qui ne se montrent guère. Me voila envahisseur orgueilleux qui passe la main partout, qui sabre les lichens, qui prend possession des lieux sans permission et souvent sans tambour ni trompette. Des arbres manquent, laissant des trous visibles de très haut. Nos forêts s’amincissent et disparaissent. De quoi se mettre en boule! Pourtant, tant qu’il y aura du papier il y aura de l’argent. Echo es-tu là? Qui pourrait nous expliquer cette logique obscure? Langue de bois, langue de bois, la monnaie de bois survivra-t-elle au-delà de l’économie pure?
Je suis arrivé dans la clai-rière et je me vautre dans l’herbe comme pour reprendre mon souffle avant de faire demi-tour. L’absence de couleur autre que des couches de vert à l’infini fait penser à la nuit en plein jour – rien ne se distingue. Je ferme les yeux, j’écoute les oiseaux tantôt casaniers et tantôt voyageurs, je dors un peu en cherchant des réponses. Je ne vois personne. Je prête l’oreille au ruisseau qui dégouline sur des petites pierres qui roulent. Je fais le singe et je caresse un arbrisseau dans lequel je fais passer mes espoirs sachant qu’en temps et lieu, il se rapprochera du ciel. J’aperçois bien dissimulés au milieu de multiples pousses anodines quelques champignons comestibles que je cueille et que je glisse dans mes poches. Je ramasse une pomme de pin que je ramène entourée de mousse au nom de l’amour comme pour dire que l’ivresse des bois n’a pas éloigné de mon cœur l’éternelle présence de l’ange qui accompagne mon existence. La forêt a beaucoup de cœurs et chaque clairière en est un.
Nos forêts demeurent encore un organe de la planète, vital à notre survie, les poumons du globe terrestre. Même les plus vierges d’entre elles accueillent toujours le visiteur. Qui prendra la responsabilité de nous le rappeler ad vitam æternam?
J’ai choisi de revenir par une artère moins dégagée, une brindille dans la bouche, avec le sentiment d’avoir fait le tour du monde.

 

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