| Ça cire vers le haut |
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| Écrit par Alain Blancard | |||
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Sylvain avançait d’un pas pressé et sans vraiment s’arrêter il m’a lancé un de ces «bonjours» à bout de souffle suivi d’un «je monte me faire cirer mes chaussures»; la fin de l’envolée de sa tirade sombrant dans le vent de sa respiration laborieuse. Il avait tout à fait l’air d’être très en retard et je ne l’ai pas retenu. Il avait loin à marcher vers le cireur du coin, le seul cireur qui reste dans la région à vrai dire. Voilà un métier qui se léguait de père en fils, comme une charge de notaire, mais qui se perd. Ce cireur de pompes-là, quant à lui, était peut-être, comme beaucoup d’autres, arrivé au bout de sa lignée. Toutefois, s’il lorgnait la retraite, il ne laissait rien apparaître. Quelques jours plus tard Sylvain m’a tout raconté : son empressement, son plaisir et le sentiment de rêver dans les nuages que lui procure son bref séjour sur le piedestal du cireur. Pour lui, grimper sur la chaise haute à l’invitation gestuelle du magicien des souliers crottés le place déjà au-dessus de tout. Une fois assis et cherchant la bonne position, avant de placer ses chaussures sur les petites marches conçues pour déposer ses pieds chaussés, il observe l’homme de métier lentement défaire le geste rituel qu’il construit et déconstruit depuis bien avant la naissance de beaucoup de ses clients. Le cireur relève la tête qu’il avait baissée comme pour faire une révérence et il ramène vers lui le bras droit, ouvert, au bout duquel ses doigts qui avaient légèrement pointé vers le haut, s’étaient refermés en coup de poing. Pour un fond de tiroir, voila Sylvain élu au sommet, capable de tout voir de haut, comme sur un trône anglais. A ses pieds, littéralement, un homme, se frotte les mains pour se réchauffer les doigts. Un homme qui tient son métier au bout de ses brosses. Il est à l’aise, fier et léger d’humeur comme un peintre qui a fini une commande. Pour Sylvain, lui qui est petit commis au bureau des passeports et dont le regard rase bas, d’être assis dans une chaise avec un homme à ses pieds…il n’y a que là que ça se passe pour lui mais soyons rassurés, notre homme n’abusera pas du privi-lège dont il s’est doté. Il se paiera le traitement spécial car ses vieux souliers fidèles le méritent bien, oui, vraiment : huile de vison, peau de chamois, brosse de crin de cheval, cirage à base d’huile de baleine et enfin un petit coup de velours neuf pour terminer. Mais il ne réclamera pas une double brosse par chaussure et il restera silencieux pendant l’opération de nettoyage. Par humilité, il ne regardera pas ceux qui le regardent, le nez et les yeux levés vers lui. Il me dit, par contre, aimer se substituer, dans son imagination, à ces statues divines, intègres mais inertes que l’on trouve dans les églises dont il faut soulever le regard et la tête dans la direction des cieux, leur demeure, pour bien les regarder. Quant aux statues, elles vous regardent sans vous voir. Certaines regardent à travers vous. Sylvain sait que le cireur transpire à chaque fois qu’il fait ressurgir le jeune et le neuf de ses chaussures. Il faut du travail en double pour faire briller le cuir de chaque chaussure qui réclame toute son attention. Il parait même que les chaussures augmentent de valeur lorsqu’elles sont passées entre les mains de ce cireur là, qui fait son métier debout, sans jamais se plaindre d’une semelle. On raconte qu’un malheureux démuni par la crise, à l’époque du grand-père du bon cireur, avait vendu ses chaussures pour deux fois plus cher que leur prix d’achat initial malgré le trou que chacune d’elle avait par l’usure en dessous et que malgré les frais de nettoyage, le pauvre avait trouvé suffisamment d’argent pour se payer une saucisse et un maïs en plus de la viande qu’il avait apporté chez lui. Belle aubaine. Sylvain s’est demandé si c’était pareil pour lui mais heureusement qu’il n’en était pas là. De plus, de nos jours on jette quand on a fini. Ce qui le gênait un peu c’était de penser que, comme les premiers seraient les derniers, les gens d’en haut seront les gens d’en bas au Paradis... mais comme sa chaise le mettait un peu au paradis, il s’inquiétait moins de l’après-vie. «Est-ce que monsieur est content ?» De lui dire le cireur. «Très content, merci.» lui dit Sylvain. «Eh bien descendez maintenant car cette chaise est faite pour les mécontents qui descendent rapidement dès qu’ils sont contents!». Le client aux chaussures propres est vitement descendu de sa chaise perchée comme un gamin rassasié qui ne se fait pas prier pour descendre de sa chaise haute. Une fois en haut il n’y a plus qu’à redescendre ! Sylvain regardait encore ses chaussures huit jours après son passage sur la grande chaise du cireur. Il était persuadé d’avancer d’un pas plus léger lorsque ses chaussures étaient propres et reluisantes. Il observa aussi que la chaise du cireur était un dernier bastion mâle que le féminisme n’avait pas encore imaginé conquérir. Peut-être savent-elles que le sort du métier est déjà joué. Malgré tout, la dernière fois que je suis passé près du cireur, j’ai vu un homme haut perché et caché par son journal de gauche pendant que le cireur, ne voulant pas déranger Monsieur, nettoyait ses outils pour le prochain. Deux hommes attendaient patiemment chacun leur tour de monter, le journal de droite sous le bras pour l’un et un bréviaire ouvert entre les mains de l’autre. Il est clair que les hommes ne craignent pas se faire décrotter leurs pompes en public. Ils se laissent aller au plaisir de grimper dans un fauteuil haut perché et douillet ne serait-ce que pour quelques instants, sachant très bien que leur cœur mécontent en montant se transformera en cœur content en descendant. Et ainsi tourne le monde. Je ne vois pas de conclusion plus adaptée.
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