| L’œuf d’or |
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| Écrit par alain blancard | |||
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Interrogé sur son passé, le vieil homme, le visage ciselé par la vie, répond d’une voix faible et chevrotante: «J’ai mené le monde sobrement, emmuré dans le noir de mon esprit, dans ma coquille, alors que d’autres plus jeunes, avant moi et après moi manipulent les ressorts du pouvoir souvent à contrecoup, avec plus d’audace. Je n’ai tué personne moi, ni de mes mains ni de mes mots ni par commandement.» Un grand silence s’installe et gare à celui qui le brise car il perdra la face. L’interlocuteur n’avait pas fini de divulguer... «Si j’ai tué ou torturé, je ne l’ai pas fait consciemment.» Il se lève, avance vers le fond de la pièce et revient les bras tendus, les mains jointes et creuses. Il faut essayer de comprendre ce qu’il veut montrer. Est-il en train de montrer ses mains propres? Pourquoi creuses? Ses lèvres remuent mais aucun son ne s’en dégage: seule une larme qui vient de très loin, au plus profond de lui de par l’épaisseur cristalline de la goutte, perle au bord de son œil gauche. Peut-être va-t-il la recueillir dans ses mains? Mais non. Alors peut-être il y aura explication... Attendons! Tenant ses mains toujours dans la même position de bol creux au devant de lui, il fait des petits pas vers une grande porte qui s’ouvre sur l’extérieur. Là, il fait clair car le soleil brille. S’il sort, il faudra le suivre car si nous sommes là c’est bien parce que nous voulions être près de lui, désireux d’être les héritiers de son savoir et le connaître un peu mieux avant qu’il ne soit trop tard. Non, il revient et il dit «œuf, sorti de mon oeuf» en soulevant les mains légèrement vers nous. Il tente encore une fois d’être audible et compréhensible mais hélas, c’est une autre bulle de silence et rien ne sort. Il laisse choir ses mains avec une sensible frustration. Il est gêné. Il ne sait pas que nous savons, mais nous nous étions renseignés – suite à une violente thrombose cérébrale son esprit s’est affaibli et il a du mal parfois à dire ce qu’il veut, pas toujours mais parfois. Il demande à écouter une chanson de Brigitte Bardot. Ça, il a su dire, mais que vient faire cette chanson qui tombe ici comme un cheveu sur la soupe? Distraction peut être... «Un jour comme un autre... Nous sommes déjà éloignés l’un de l’autre... de nous deux il nous reste que moi... mais pourquoi... mais pourquoi... » Extrait de l’album Bubble-gum. La voix de BB semble avoir rattrapé l’homme et l’avoir extirpé temporairement des confins de l’irréalité bien que, au bout du compte, toute sa vie de politicien, dont la chanteuse agite le souvenir sans doute, n’aura fait que de le propulser dans la fantaisie et l’absurdité. En effet, on ne peut pas dire d’un meneur d’hommes en complet gris, prodigieusement élu par la majorité de ses admirateurs souvent minoritaires, qui enfin se fait couronner et passe sur le trône de chef d’Etat, soit comme les autres. Ah! Le voilà qui s’asseoit dans un grand fauteuil sur sa terrasse. On nous apporte un Pastis dans un magnifique verre fait pour. Nous acceptons et il nous invite à nous asseoir. Le mariage de l’odeur de l’anis et des arômes qui se dégagent des plantes qui nous entourent, arrosées de soleil, constituent une sorte de coussin imaginaire sur lequel il s’appuie. Il va faire un discours! A la bonne heure! «L’œuf, dit il, l’œuf, cette forme féconde si pure, qui mène à tout, s’est révélé depuis ma plus tendre enfance, être mon crime. Je l’ai pris d’une poule, derrière son dos, sans rien lui demander. Il était encore chaud et je voulais savoir ce qui s’y trouvait mais comment faire pour le démonter et le remonter sans laisser de traces... J’ai caché mon oeuf dans mon tiroir à chaussettes en réfléchissant à mon plan. J’avais entendu parler de Christophe Colomb mais son subterfuge était trop agressif. Je voulais faire les choses proprement et j’espérais pouvoir rendre l’œuf à la poule.» Il prend son verre pour humecter ses lèvres et reprend: « Ne trouvant rien, je suis revenu prendre l’œuf comme cela dans mes mains (il remit ses mains en creux) pour le rendre à la poule. Une fois dehors, mon pied s’est pris dans une racine, j’ai fait un faux pas et l’œuf s’est écrasé par terre. Son contenu, jaune, blanc, s’est répandu à mes pieds et je me suis senti envahi par une grande tristesse. J’ai vu ce qu’il y avait dans un œuf et j’ai su que pour cela il fallait assassiner, brutali-ser la nature. J’ai compris plus tard aussi que le crime parfois nous tombait des mains, accidentellement et plus nous en avions dans les mains, plus grand devenait le crime. J’ai surtout compris dès ce moment là qu’il était difficile de rendre ce qu’on avait pris.» Celui qui vole un œuf vole un bœuf! La bouche en cul de poule, un peu à bout de souffle il pond: «J’ai passé ma vie à vouloir rendre ce que les hommes m’avaient confié mais qui me croira? L’histoire n’est ni juste ni tolérante mais son jugement passe pour argent comptant. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs vous dira-t-on.» Les derniers mots étaient presque imperceptibles. L’homme, ancien Président, s’est affaissé dans sa chaise et s’est assoupi comme s’il se faisait invisible pour rentrer dans sa coquille. Nous sommes sortis sur la pointe des pieds. Posé sur un journal, sur un guéridon près de lui, nous avons aperçu du coin de l’œil, un œuf d’or faisant usage de presse-papier...
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